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Réfléxions sur le Maroc par Rachid Fettah

Voyage, en deux temps, dans la mémoire de François Mauriac

« La mémoire n’est-elle pas un voyage dans le temps ? » Jacques Lacarrière

Au Domaine de Malagar, Rachid Fettah, enseignant de langue française à Rabat-Salé-Kénitra.

-  Premier temps, visite de Malagar, maison de l’écrivain.

Été 2016, suite à l’invitation d’E.B, ami originaire de la ville de Langon, j’ai eu l’occasion rarissime de visiter Malagar. Visite qui m’a permis de remonter le temps et d’accéder à l’univers intime de l’écrivain.

Malagar, terme signifiant « mauvaise Garenne ». Ce dernier mot veut dire « domaine de chasse réservé ». Ainsi entendu, la signification de ce terme laisse entendre que c’était là que l’écrivain, pour une chasse d’un autre genre, venait tendre ses attrapes-idées. La maison et ses environs donnent à voir un site exceptionnel qui domine la vallée de la Garonne, la ville de Langon et la forêt des Landes. L’auteur bordelais, pour se ressourcer, s’inspirer et respirer l’air pur, s’y installait pendant, de plus ou moins longs séjours. Malagar représentait, pour lui, un havre de paix dans un cadre naturellement majestueux, accueillant pour lire, méditer et écrire.

Après le décès de l’auteur, prix Nobel de littérature, les autorités régionales ont fait de sa demeure un centre culturel. Il se visite toute l’année. On y donne des conférences et on y tient des expositions.

Les visiteurs de Malagar, dit aussi Centre François Mauriac, accueillis en touristes littéraires, toujours assistés par un guide, s’y laissent transporter, en voyage à travers les méandres de la mémoire de l’écrivain.

Au rez de chaussée, comprenant la cuisine et la salle à manger, on peut toujours voir certains objets que l’écrivain avait l’habitude d’utiliser. Parmi les éléments qui permettent le plus d’évoquer la présence à l’auteur de L’Agneau (1954), on peut voir aussi le canapé sur lequel il s’installait tout en simplicité. Près de la maison, un chai, abrite dans une grande salle, une exposition. On y découvre une grande partie des archives personnelles et familiales : manuscrits, documents divers, lettres, pages de journaux, photos… Et enregistrements audio-visuels qui diffusent quelques extraits de films des moments forts de la vie de l’écrivain. Pour les amoureux des lettres, la visite de Malagar offre une belle opportunité de se ressourcer, et de redécouvrir le parcours, dans le siècle, de l’auteur de Thérèse Desqueyroux (1927).

Ainsi Malagar, maison de l’écrivain, demeure, non seulement, lieu de promenades et de flâneries, mais aussi, un vrai pôle de documentation. Elle sert aussi d’outil pédagogique de médiation aux étudiants, français et étrangers.

A l’issue de cette visite, deux détails restent marquants, pour moi. En premier lieu, parmi les objets et documents, exposés dans la grande salle, il y a dans un cadre sans éclats, le portrait authentique du feu roi Mohammed V, à son coté, une médaille (sans doute avec laquelle le sultan avait décoré l’écrivain), et, aussi, une page jaunie, du journal L’Express, affichant, en gros caractères, ce titre « Faure a 24 heures pour dénouer la crise du Maroc ». En deuxième lieu, le moment singulier où je me suis assis sur le fameux banc de F. Mauriac. Dans un coin, retiré, ouvert sur une vue panoramique, donnant sur un paysage splendide où l’écrivain avait l’habitude de se retirer pour méditer. S’asseoir sur le banc du Prix Nobel de littérature, s’avère un moment très symbolique. Ce grand homme de lettres, à la vie, apparemment tranquille en surface, mais fortement agitée en profondeurs, incarnait ce qu’on a coutume de nommer, dans la tradition littéraire arabe « Al Adib », une catégorie d’écrivains en voie de disparition, sinon déjà, totalement, disparue. L’originalité rarissime de ces écrivains disparus émane du fait qu’ils faisaient de la littérature leur « raison d’être » et non leur « raison d’avoir ».

Stockholm, 1932, prix Nobel de littérature décerné à François Mauriac.
Copyright : Centre François Mauriac de Malagar

-  Deuxième temps, Revisite de « l’image du marocain » dans les écrits de F. Mauriac.

Hiver 2019, j’ai reçu de la part du même ami, E.B de Langon, le tome XIX du Bloc-Notes (1952-1957). L’un des volumes relevant de la série « Les chefs d’œuvres de F. Mauriac ». La reliure simple et sans brillance de cet ouvrage lui donne l’apparence d’un livre saint. Or, pour tous ceux qui ont lu les autres œuvres de l’auteur du Nœud de vipères (1932), chez cet écrivain engagé : la sainteté, c’est la littérature, et vice versa.

En guise d’ouverture, l’auteur mentionne que : « Ce Bloc-Notes est né d’humbles circonstances ». Ces propos laissent entendre, sans ambigüité, qu’il ne s’agit pas d’un travail de pure fiction, mais plutôt, d’écrits relevant du journal-mémoire de l’écrivain. Il ajoute : « Je notais tout ce qui occupait chaque jour un peu plus ma pensée. Avec mes idées, mes gouts, mes humeurs, les conditions d’une vie ordinaire, et chaque semaine, je réagis à l’histoire telle qu’elle se fait sous mon regard. Cet affrontement de l’individuel et de l’universel, c’est tout le Bloc-Notes ». p. 3.

En effet, au sein de cet affrontement entre l’écrivain et le monde, l’histoire du Maroc, peuple et roi, a eu la part du lion. Ce Bloc-Notes retrace l’évolution de l’actualité qui avait prédominé tout au longs des années (1952-1957) au Maroc. Période marquant la phase la plus cruciale dans l’histoire de ce Maroc-là, en devenir.

A travers, donc, ces notes retenues par la mémoire de F. Mauriac, le lecteur d’aujourd’hui peut revoir, d’un autre angle, les événements qui ont marqué le Maroc d’hier. Cet examen doit passer par un aller-retour, via le prisme intellectuel de l’écrivain, entre le présent et le passé.

Ce Bloc-Notes donne à lire beaucoup de renvois et de références au Maroc de cette époque. En priorité les noms de personnages historiques. Ce sont, dans leur majorité, des figures symboliques qui, naguère, dominaient et occupaient une place prépondérante dans l’actualité. Parmi ces noms, ceux de Mohammed Ben Yousef, Ben Arafa et Lyautey incarnaient les rôles de héros et anti-héros, tout au long du feuilleton, en noir et blanc, portant le titre de « Problème marocain ».

F. Mauriac, depuis Malagar, recevait les échos de l’actualité autour du dit « Problème marocain ». A cette époque, Casablanca foyer des attaques et contre-attaques, entre marocains et colons français, vivait sous haute tension.

Intellectuel indépendant, homme de lettres de convictions ayant pris parti pour la cause marocaine. F. Mauriac n’a pas échappé aux feux des offensives verbales, venues de son propre camp, quelques colons, dits aussi Français de Casablanca. Dans son Bloc-Notes, l’écrivain n’a pas hésité à publier certains extraits de ces missives qui le ciblaient.

Dans ce Bloc-Notes, la partie la plus longue et significativement profonde, où l’auteur évoquait largement et le Maroc et le marocain, s’étalait sur les pages 19, 20 et 21. Elle est datée du 6 Avril 1953. Les extraits qui suivent en sont des échantillons significatifs : « Seul à Malagar, dans un silence surnaturel, j’affronte enfin le courrier accumulé. Que de timbres du Maroc. »

Veimars, Août 1956, de droite à gauche : Abderrahim Bouabid, ambassadeur du Maroc à Paris, François Mauriac, Robert Barrat et M. Taïbi.
Copyright : Centre François Mauriac de Malagar

« Quelle sensation donne la lecture alternée des épitres arabes et françaises de Casablanca »

- Le marocain : « Je ne sais comment commencer ma lettre ni trouver les mots nécessaires pour vous remercier de l’article que vous avez fait sur le Maroc et surtout sur l’islam, car beaucoup de Français ignorent qu’on les aime plus qu’ils ne le croient. J’ai donné quatorze ans de ma vie pour la cause française et je reviens de l’extrême orient gravement blessé. Je ne regrette pas ce que j’ai fait pourvu que les vrais Français comme vous continuent de nous aimer. » (25 Mars 1953).

- Le Français de Casablanca : « Il faut vraiment que vous n’ayez aucune idée du problème marocain. Heureusement les 99 pour 100 du peuple marocain étant parfaitement illettrés (sic) et d’un niveau intellectuel qui ne dépasse que de peu celui des animaux (sic) est incapable de comprendre ce que les fomenteurs de troubles tentent de leur expliquer, mais, en revanche, ils ont des instincts de bêtes sauvages » N.V (Casablanca).

Au fil de la lecture, les extraits cités, dans le Bloc-Notes continuent suivant ce rythme et cette alternative. Mais pour tenter de filtrer ses propos, F. Mauriac procède par une mise au point. Il récapitule : « Pour l’honneur des Français du Maroc, j’en ai reçu beaucoup de ce style, dieu merci ! La plus riche expérience est celle d’un ingénieur civil des mines, qui souligne que, « Le marocain n’est pas « géomètre », ne craint-il pas d’écrire, mais son esprit de finesse est tellement supérieur à celui des Européens qu’en fin de compte je le juge plus intelligent que nous. Tel qu’il est, il n’a en tout cas rien à nous envier. ».

C’est à Malagar, justement, que F. Mauriac a fait la lecture alternée des épîtres arabes et françaises de Casablanca. Les extraits ci-dessus traduisent des paroles à l’état brut et prises à chaud. De ce fait, il n’est point nécessaire d’approfondir la sonde interprétative, les mots criards s’expriment d’eux même, et parlent à visage découvert.

Toutefois, ces lignes, en déterrant ces fragments d’épîtres, n’ont pas l’intention de rouvrir les vieilles plaies de l’Histoire, ni de tirer le vieux démon par la queue. Puisque, avec le recul de toutes ces années passées, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Ainsi, de part et d’autre, les destins et les horizons se sont entremêlés et interpénétrés.

Il n’empêche qu’inviter le lecteur à relire ces fragments de ces discours interposés devrait lui permettre de réinterroger les échos de ces paroles qui s’entrecoupent et se focalisent sur « l’image du marocain ». Autrement dit, essayer d’esquisser les contours de la signification que pourrait refléter cette image.

En d’autres termes, la relecture des écrits de F. Mauriac, surtout son Bloc-Notes, où il est question de l’actualité, de l’Histoire et des relations franco-marocaines, permet au lecteur marocain d’essayer de se repérer vis-à-vis de son Histoire, de son identité à travers le regard de l’autre, et à travers l’Histoire de sa nation. Ce regard rétrospectif va non seulement l’amener à se poser des questions, mais aussi et surtout à fortifier sa pensée et sa réflexion.


Domaine de Malagar, exposition du Chai du Rouge sur François Mauriac et le Maroc.
Copyright : Centre François Mauriac de Malagar

En somme, le Bloc-Notes de l’ancien maitre de Malagar, donne à lire des écrits qui s’inscrivent entre le soi et l’autre, d’une part. Et une écriture ouverte sur des horizons lointains, au-delà des frontières, d’autre part.

Au terme de ce voyage-relecture dans la mémoire de l’écrivain, prix Nobel de littérature, mes remerciements vont à E.B, ami de Langon, qui, en un premier temps, m’a permis de visiter Malagar. Et qui, en un deuxième temps, grâce à l’ouvrage qu’il m’a envoyé, ultérieurement, m’a offert une rare opportunité de pouvoir revisiter « l’image du marocain », que je pourrais refléter, telle qu’elle transparait à travers les écrits de F. Mauriac, ce grand homme de lettres du siècle dernier.

Rachid FETTAH
Enseignant de langue française au Lycée Idriss 1er, dans la ville de Kénitra, Région de Rabat-Salé-Kénitra.